L’Europe entre deux feux : ni vassale de Washington, ni dépendante de Pékin

L’Europe entre deux feux : ni vassale de Washington, ni dépendante de Pékin

 

 

Depuis le retour d’une diplomatie agressive mise en place par l’administration Trump, l’Union européenne cherche lentement à s’extirper de son tropisme historique. Sur fond de guerre en Ukraine, en Iran et de crise atlantique généralisée, Pékin tente de se présenter comme un partenaire alternatif stable. Forte de son expérience diplomatique, l’Union saura-t-elle trouver une troisième voie ? En évitant la vassalisation de Washington et la dépendance économique chinoise ?

 

Éviter le risque d’un engagement naïf, savoir avec qui l’on traite

 

Le 24 juillet 2025 se tenait à Pékin un sommet pour fêter les 50 ans des relations diplomatiques entre l’UE et la Chine. Et, bien que la diplomatie reste cordiale, les tensions y étaient de plus en plus tangibles. En effet, avec en toile de fond la guerre en Ukraine et les politiques tarifaires, les deux rivaux s’affrontent en silence.

L’UE tente de protéger son secteur automobile électrique en restreignant l’accès à son marché pour les fabricants chinois. Depuis octobre 2024, les véhicules chinois à batterie électrique entrant sur le marché européen sont soumis à une surtaxe, allant de 7,8 % à 35,3 %. Ce à quoi Pékin a riposté par des mesures annoncées comme « anti-dumping » sur les vins et eaux-de-vie européens, entrainant une réaction en chaine. Considérée comme une alliée historique des États-Unis, l’UE semble encore avoir du mal à se défaire de cette image auprès du partenaire chinois.

 

Le 9 octobre 2025, Pékin met en place de nouvelles mesures de restriction des exportations sur les terres rares, des ressources essentielles pour les marchés européens, comme l’explique Euronews. En quelques jours seulement, des secteurs entiers se sont retrouvés menacés, notamment dans l’éolien et dans la fabrication de moteurs électriques. Si ces mesures coercitives peuvent paraitre concurrentielles, elles montrent surtout la volonté qu’a Pékin d’illustrer l’état d’un rapport de force sous-jacent. Toutefois à l’occasion de ce sommet, Michel Barnier, alors encore premier ministre français, annonçait vouloir : « résoudre les problèmes en cours sans se soucier de ce que fait ou ne fait pas Washington ! ». L’hétérodoxie du président états-unien sur la scène internationale ne saurait mieux servir les intérêts chinois et l’UE semble ne pas voir d’autre option que de continuer prudemment sur la voie de la coopération.

 

État des lieux d’une relation commerciale déséquilibrée mais pas sans espoirs de stabilité

 

En l’état, la relation commerciale avec la Chine semble quelque peu déséquilibrée. En effet le déficit commercial européen s’est élevé à plus de 300 milliards d’euros en 2024 tout en se concentrant de plus en plus sur le secteur des biens manufacturés. Un problème qui heurte la tentative de réindustrialisation européenne. Toutefois la Chine ne domine pas non plus tous les échanges commerciaux. L’Union européenne affiche un excédent commercial concernant les échanges de services, avec environ 22 milliards d’euros de surplus, et reste son 3ᵉ partenaire commercial dans ce domaine. Ces déséquilibres ont d’ailleurs poussé l’exécutif européen, en 2019, à requalifier la relation comme étant de l’ordre de « concurrent stratégique » et de « rival systémique ».

 

L’enjeu majeur étant donc de rééquilibrer le partenariat en prenant la question de l’interdépendance économique au mot. Cette interdépendance est pour beaucoup l’élément clé pour des relations équilibrées. L’épisode du contrôle des terres rares en 2025 avait refroidi les négociateurs européens, qui souhaitaient éviter une confrontation directe dans un contexte de tensions. On rappelle que 70 % de ces terres rares sont extraites en Chine et 90 % des activités de raffinage le sont aussi. Alors, la puissance des leviers chinois sur des secteurs clefs de nos économies force les Européens à prendre la route des négociations et du consensus.

 

Une source diplomatique confiait d’ailleurs à Toute l’Europe que lors du sommet de 2025 « les Chinois n’entendent évoquer que les sujets sur lesquels nous sommes d’accord ». Ces sujets comprennent notamment la question environnementale. Bien que la puissance industrielle soit toujours le premier émetteur de carbone, elle a, contrairement à l’allié américain, décidé de se maintenir au sein des accords de Paris. Pékin ayant également toujours maintenu vouloir travailler sur les sujets de décarbonation et d’activité à faibles émissions.

 

Un autre domaine dans lequel la coopération pourrait être intensifiée concerne les opérations de maintien de la paix. L’Union européenne pourrait aussi chercher à mieux coordonner ses politiques d’aide au développement avec la Chine, un sujet qui ne constitue pas une priorité pour l’administration Trump. Ainsi, malgré les disparités existantes aux niveaux nationaux, cette volonté de maintenir le contact sur des sujets d’entente prouve aux Européens que la Chine reste et restera un partenaire potentiel. Encore un terrain sur lequel les deux puissances pourront trouver entente, loin de l’égide trumpienne désintéressée du sujet.

 

Que pensent les experts du choc à venir, quelle position adopter, comment convaincre le rival ?

 

Dans un rapport paru en novembre 2023, l’Institut Jacques Delors faisait état de scénarios prospectifs sur le positionnement à adopter dans un futur proche (horizon 2035). En étudiant le triangle Bruxelles, Pékin, Washington, cette étude pousse à anticiper sur la posture européenne. Elle est formulée dans une analyse en trois scénarios, dans lesquels la solution du « non-alignement » est majoritairement recommandée.

 

Scénario 1 – l’Europe s’entête dans son partenariat historique avec les États-Unis, tandis que la Chine continue de progresser sur le plan économique. Washington, sous la pression, vassalise ses alliés dépendants afin d’assurer la continuité d’une hégémonie pourtant en déclin. L’Europe garde ses distances avec Pékin et manque de nombreuses occasions de créer de nouveaux partenariats.

 

Scénario 2 – L’Europe comprend l’enjeu et décide de maintenir des relations cordiales avec la Chine tout en entreprenant une stratégie de-risking. Autrement dit une « stratégie qui vise à réduire la dépendance économique et stratégique envers un partenaire commercial jugé risqué, sans pour autant rompre totalement les échanges avec lui — contrairement au découplage (decoupling) qui implique une séparation complète ». Ainsi, elle avance sur les sujets en commun tout en privilégiant l’allié historique.

 

Scénario 3 – L’Europe s’affaire à maintenir un lien étroit avec la puissance chinoise, notamment par le biais du multilatéralisme. Elle conserve un lien fort avec l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et Xi Jinping décide de continuer de profiter de la mondialisation. Une ouverture est alors possible pour retransformer les liens de rivalités en liens de partenaires au risque de maintenir d’anciennes dépendances, notamment dans le domaine de l’industrie.

 

Dans ces trois scénarios, les chercheurs de l’Institut Jacques Delors recommandent systématiquement le maintien d’un lien commercial avec la Chine. Sans quoi, l’Union se retrouverait bloquée du côté américain. Ainsi, afin de faire un pas vers le rival chinois, il s’agirait alors de trouver un levier suffisamment puissant pour sauvegarder l’attention des décideurs. Pour cela, nous pensons à la dédollarisation du commerce chinois et l’internationalisation du renminbi (yuan chinois).

 

« La dédollarisation peut être définie comme la réduction de la dépendance à l’égard du dollar, alors que l’internationalisation du renminbi est une stratégie active de Pékin pour s’isoler des sanctions américaines (et d’éventuelles sanctions européennes), réduire son exposition aux fluctuations des taux de change et enfin obtenir le prestige d’une grande puissance grâce à une monnaie forte. »

 

Bien qu’entrepris depuis plusieurs années (le renminbi a dépassé le dollar pour devenir la devise majoritaire dans les échanges commerciaux transfrontaliers chinois en 2023), l’empire commercial nécessite que des marchés plus larges et plus denses utilisent également le renminbi. L’UE représente le plus gros marché de consommateurs du monde (450 millions), et les marchés américains sont évidemment hors d’accès pour ce type de changement.

 

Ainsi, montrer, dans un premier temps, un intérêt pour cette question, pourrait également avoir des effets vertueux sur l’internationalisation de l’euro. Auprès de ce qu’ils appellent le « Sud pluriel », des relations monétaires plus étroites avec la Chine auraient un impact positif sur l’euro et son utilisation dans le commerce mondial. Ils recommandent ainsi d’accorder une importance particulière aux politiques monétaires sino-européennes afin de prévenir un risque d’isolement, notamment dans le cas où l’Union prendrait part à la résistance américaine face à la dédollarisation.

 

 

Maison de l'Europe de Paris

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