
L’Union européenne ne se définit pas seulement par ses frontières, mais aussi par les relations qu’elle entretient avec ceux qui se trouvent au-delà. En 2004, dix nouveaux pays dont la Pologne, la Hongrie, les pays Baltes ont rejoint l’Union lors du plus grand élargissement de son histoire, redessinant profondément la carte du continent. Depuis, une question s’impose : où s’arrête réellement l’Europe et comment interagit-elle avec ses voisins immédiats ?
C’est dans ce contexte qu’a été mise en place la Politique européenne de voisinage (PEV). A travers elle, l’Union cherche à promouvoir la stabilité, la prospérité et certaines valeurs fondamentales, tout en construisant un espace de coopération élargi.
Cette ambition prend aujourd’hui une résonance particulière dans un contexte international profondément reconfiguré : comment faire de la politique de voisinage un véritable pont entre l’Union et ses voisins, au service d’une Europe plus stable et plus ouverte ?
Lancée en 2004, la PEV est basée sur l’article 8 du Traité de Lisbonne : « l’Union développe avec les pays de son voisinage des relations privilégiées, en vue d’établir un espace de prospérité et de bon voisinage, fondé sur les valeurs de l’Union et caractérisé par des relations étroites et pacifiques reposant sur la coopération ».
Elle concerne aujourd’hui seize pays répartis sur deux grandes zones géographiques : au Sud, les pays riverains de la Méditerranée, parmi lesquels le Maroc, l’Algérie ou le Liban, et à l’Est, des pays comme l’Ukraine, la Moldavie ou la Géorgie.
Ce périmètre mérite quelques précisions. L’absence de la Turquie, par exemple, peut interroger : candidate officielle à l’adhésion depuis 1987, elle relève d’un cadre de relation distinct, même si ce processus connaît aujourd’hui une dynamique très limitée. Il existe désormais un statut privilégié : un accord créant une association entre la Communauté économique européenne et la Turquie et une Union douanière.
Les Balkans occidentaux, bien qu’également absents du cadre de la PEV, bénéficient quant à eux d’un statut plus avancé : depuis 2017, l’UE leur a d’ailleurs consacré une stratégie dédiée, leur apportant un vaste soutien politique, technique et financier afin de les aider à progresser sur leur trajectoire européenne.
Au Sud : l’Union pour la Méditerranée
Du Maroc à l’Égypte, en passant par le Liban, la Jordanie ou l’Algérie, le volet Sud de la PEV recouvre des réalités très différentes, mais des enjeux souvent communs : stabilité politique, développement économique, flux migratoires et transition énergétique.
L’Algérie offre un exemple révélateur de la complexité de ces partenariats. En avril 2002, Alger et Bruxelles signent un Accord d’association, cadre bilatéral couvrant le commerce, le dialogue politique et la coopération économique, qui entre en application trois ans plus tard, en septembre 2005. Depuis, les relations entre les deux parties n’ont cessé d’osciller entre rapprochement et crispations.
En 2023, les deux parties ont franchi un nouveau pas en lançant un Haut Dialogue, une instance de concertation politique de haut niveau destinée à relancer leur coopération, en particulier dans le domaine de l’énergie. L’Algérie est en effet l’un des principaux fournisseurs de gaz naturel de l’Europe depuis la réduction des approvisionnements russes.
Cette situation illustre les défis que la PEV doit encore relever pour incarner pleinement ses ambitions. Une coopération durable entre l’UE et l’Algérie suppose que les deux parties y trouvent un intérêt tangible. La transition énergétique algérienne représente à cet égard une opportunité réelle : les investissements européens dans ce secteur pourraient à la fois sécuriser les approvisionnements du continent et contribuer au développement économique local, incarnant ainsi le partenariat mutuellement bénéfique que la PEV a vocation à construire.
Plus à l’Est de la Méditerranée, la PEV est confrontée à des contextes d’une tout autre complexité. Le Liban traverse depuis plusieurs années une crise économique et institutionnelle profonde, dans laquelle l’UE cherche à maintenir un partenariat actif, avec des résultats nécessairement circonscrits à ce que permet la situation sur place.
Un autre exemple de la coopération accrue de l’UE avec la Méditerranée est la création d’un poste de commissaire européen dédié au développement du partenariat dans cette région, lors de la deuxième Commission von der Leyen, en 2024. Ce poste de commissaire à la Méditerranée a été confié à la Croate Dubravka Šuica, déjà commissaire dans la précédente mandature (2019-2024), pour la mise en place d’un nouveau pacte pour la Méditerranée ainsi que la coopération avec la région en matière d’énergie et de politique migratoire.
L’Est européen : un espace en recomposition
Le volet oriental de la PEV s’organise autour du Partenariat oriental cadre de coopération lancé en mai 2009 à Prague à l’initiative de la Pologne et de la Suède, qui regroupe six pays post-soviétiques : l’Arménie, l’Azerbaïdjan, la Géorgie, la Moldavie, l’Ukraine, et la Biélorussie, bien que cette dernière ait suspendu sa participation en 2022 en raison de son alignement sur la Russie lors de l’agression de celle-ci contre l’Ukraine. Inscrit dans le cadre de la PEV, ce partenariat vise à renforcer les liens politiques, économiques et institutionnels entre l’UE et ces États, sans pour autant leur offrir, à l’origine, de perspective formelle d’adhésion.
Ses principaux instruments, que sont les accords d’association, la libéralisation des visas et le soutien à la société civile, reposent sur une logique de conditionnalité : plus un pays se rapproche des standards européens en matière d’État de droit et de gouvernance, plus il bénéficie du soutien de l’Union. Depuis son lancement, cependant, les trajectoires de ces six pays ont profondément divergé, révélant les limites d’un cadre unique face à des situations politiques, géographiques et géopolitiques très différentes.
L’Ukraine en est l’exemple le plus saisissant. Longtemps partenaire dans le cadre de la PEV, elle a basculé dans une tout autre réalité depuis l’invasion russe de février 2022 : candidate officielle à l’adhésion depuis juin de la même année, elle illustre à la fois les limites de la politique de voisinage, qui n’a pas suffi à la protéger et la façon dont les crises peuvent brutalement redéfinir les priorités européennes.
La Géorgie offre un autre visage des tensions à l’Est. Candidate à l’adhésion, elle a vu son processus d’intégration gelé après l’adoption de lois sur les « agents de l’étranger » fortement inspirées du modèle russe, qui obligent les organisations de la société civile et les médias recevant plus de 20 % de leurs financements de l’étranger à s’enregistrer dans les deux mois en tant qu’« organisations défendant les intérêts d’une puissance étrangère » : une législation largement perçue comme un outil de mise au pas des voix critiques et pro-européennes.
Ces lois, combinées à des élections législatives d’octobre 2024 dont les résultats ont été vivement contestés par l’opposition et par plusieurs partenaires occidentaux, ont conduit l’UE à suspendre formellement le processus d’adhésion. Entre aspiration européenne d’une large partie de la société civile, qui a massivement manifesté pour défendre cette perspective, et dérive autoritaire du gouvernement, le pays illustre combien la PEV, fondée sur le dialogue et l’incitation, se heurte à des obstacles qui dépassent le cadre technique des réformes et appellent un soutien politique européen plus affirmé.
Les défis auxquels fait face le volet oriental de la PEV dépassent largement les seuls cas ukrainien et géorgien : la désinformation, les fragilités de l’État de droit et les dynamiques géopolitiques propres à cette région constituent des obstacles structurels auxquels l’UE doit apporter des réponses durables et adaptées.
Une politique à l’épreuve du temps
Face à ces réalités, la PEV poursuit trois grandes orientations : renforcer le rapprochement politique avec ses partenaires, approfondir l’intégration économique et soutenir les réformes démocratiques dans des contextes souvent difficiles. Loin d’être un cadre figé, elle témoigne de la capacité de l’UE à adapter son action à un environnement en constante évolution, où les crises peuvent aussi devenir des accélérateurs de rapprochement.
L’exemple ukrainien le montre : c’est parfois dans les moments les plus éprouvants que la perspective européenne révèle toute sa force d’attraction et sa valeur politique. Pour les pays du voisinage oriental qui ont choisi cette voie, l’Union reste un partenaire engagé, attentif aux aspirations de leurs sociétés civiles et déterminé à soutenir les réformes qui permettront, à terme, de construire un espace européen plus stable, plus démocratique et plus solidaire.
En définitif, la politique de voisinage apparaît comme le reflet de ce que l’Europe choisit d’être vis-à-vis de ses voisins. Au regard des trajectoires engagées et de la force des aspirations exprimées par les sociétés civiles de la région, ce choix prend tout son sens : construire des ponts durables, accompagner des transitions difficiles, et affirmer que le projet européen reste, pour beaucoup, la perspective la plus crédible d’un avenir stable et démocratique.



