Hydrogène vert : l’UE va-t-elle troquer le gaz russe contre le soleil du Maghreb ?

Hydrogène vert : l’UE va-t-elle troquer le gaz russe contre le soleil du Maghreb ?

 

En 2021, la Russie fournissait 45 % du gaz importé par l’Union européenne. Un an plus tard, l’invasion de l’Ukraine révèle brutalement le prix de cette dépendance – Moscou utilise ses livraisons comme une arme et les prix de l’énergie s’envolent. Quatre ans après, en janvier 2026, l’Union européenne a voté la fin définitive de l’importation du gaz russe. Pour le remplacer, elle regarde désormais vers le Sud, où le soleil et le vent d’Afrique du Nord pourraient produire l’énergie future : l’hydrogène vert. Nouveau partenariat équilibré ou nouvelle dépendance ?

 

« À compter de ce jour, le marché de l’énergie de l’UE sera plus fort, plus résilient et plus diversifié. Nous nous dégageons d’une dépendance préjudiciable à l’égard du gaz russe et entamons une démarche majeure, dans un esprit de solidarité et de coopération, en vue d’une union de l’énergie autonome. »,

 

affirmait Michael Damianos, ministre de l’Énergie, du Commerce et de l’Industrie de la République de Chypre (pays qui a détenu la présidence du Conseil de l’Union européenne dans la première moitié de l’année 2026)

 

2022 : l’Europe découvre sa vulnérabilité

 

Avant la guerre, la Russie couvrait la moitié des importations européennes de charbon, 45 % de celles de gaz et plus d’un quart de celles de pétrole. Les dirigeants européens ont décidé de se réunir à Versailles en mars 2022 afin de sortir de cette dépendance. En mai, la Commission européenne a présenté le plan REPowerEU, avec un objectif clair, celui de se passer totalement des énergies fossiles russes d’ici 2027.

 

Les résultats sont réels mais incomplets. Selon la Commission, la part du gaz russe dans les importations européennes est tombée de 45 % à 19 %, avant de connaître un rebond en 2024. En 2025, le pétrole russe ne pesait plus que 3 % des importations, mais le gaz encore environ 13 %.

 

L’Union a donc changé de méthode. Le 26 janvier 2026, elle a adopté un règlement juridiquement contraignant qui définit l’arrêt des importations de gaz naturel liquéfié russe pour début 2027, et celles de gaz par gazoduc à l’automne 2027. Les entreprises qui enfreindraient ces règles s’exposent à des amendes d’au moins 40 millions d’euros. Des exceptions temporaires restent toutefois prévues pour les pays sans accès à la mer, comme la Hongrie ou la Slovaquie, signe que l’unité européenne sur l’énergie demeure fragile.

 

L’hydrogène vert, comment ça marche ?

 

L’hydrogène n’est pas une source d’énergie en soi, mais un moyen de la stocker et de la transporter. Aujourd’hui, il est surtout fabriqué à partir de gaz ou de charbon ce qui rejette beaucoup de CO₂, appelé hydrogène « gris ». L’hydrogène « vert », lui, est obtenu par électrolyse, c’est-à-dire en séparant les molécules d’eau grâce à de l’électricité produite par des panneaux solaires ou des éoliennes.

 

Son intérêt est de décarboner les industries difficiles à électrifier, comme l’acier, la chimie ou le ciment, qui ont besoin de très hautes températures. Toutefois, un problème a surgi dès 2022, puisque la Commission a reconnu que l’Europe ne pourrait jamais en produire seule en quantité suffisante. C’est pour cela qu’elle a tourné son regard vers la rive sud de la Méditerranée.

 

Le Maghreb, nouveau partenaire énergétique de l’Europe

 

L’Afrique du Nord réunit tous les atouts pour produire de l’hydrogène vert grâce à un ensoleillement exceptionnel, des vents réguliers, sa proximité géographique et des gazoducs déjà existants vers l’Europe. En octobre 2022, le Maroc est devenu ainsi le premier pays à signer un « partenariat vert » avec l’Union. Un mois plus tard, lors de la COP27, l’Égypte a conclu avec Bruxelles un protocole d’accord sur l’hydrogène renouvelable.

 

Le projet le plus concret s’appelle le corridor SoutH2. Il s’agit d’un réseau d’environ 3 300 kilomètres de canalisations destiné à relier l’Algérie et la Tunisie à l’Italie, l’Autriche et l’Allemagne. Ses promoteurs annoncent une capacité de plus de 4 millions de tonnes d’importation d’hydrogène par an, pour une mise en service au début des années 2030. En octobre 2024, l’entreprise publique algérienne Sonatrach a signé un accord avec des partenaires européens pour lancer les études de faisabilité, avant qu’une déclaration commune des cinq pays ne soit signée à Rome en janvier 2025. La Commission européenne a inscrit le projet sur sa liste des « projets d’intérêt commun », un statut qui facilite son financement. Dans le feu de l’actualité, une mission d’entreprises allemandes s’est rendu en Algérie et en Tunisie du 21 au 25 septembre 2026.

 

L’Europe n’est cependant pas seule sur ce marché puisque l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis ou l’Oman développent eux aussi leurs propres projets d’exportation.

 

Une chance pour les pays du Sud ?

 

Pour les pays producteurs, l’enjeu est avant tout économique. La Tunisie, longtemps considérée comme un simple pays de passage, veut bâtir sa propre filière de l’hydrogène. Selon des estimations relayées par la presse tunisienne, les retombées pourraient atteindre 14 milliards de dollars d’ici 2030, à condition que les projets se concrétisent. La déclaration de Rome insiste d’ailleurs sur les investissements locaux et la création d’emplois en Algérie et en Tunisie.

 

Ou un « colonialisme vert » ?

 

Plusieurs chercheurs et ONG dénoncent au contraire un « colonialisme vert ». Dans un rapport publié en 2023, l’organisation Corporate Europe Observatory estime que ces projets risquent de favoriser l’accaparement des terres et de l’eau au détriment des populations locales. Trois critiques reviennent souvent. D’abord sur l’épuisement des ressources en eau puisque l’électrolyse en consomme beaucoup, alors que le Maroc, la Tunisie et l’Algérie souffrent déjà d’un fort stress hydrique. Ensuite, sur la transition locale, car l’électricité verte servirait à produire de l’hydrogène exporté, tandis que les habitants continueraient à dépendre des énergies fossiles. Enfin, sur les précédents que cela pourrait créer, en Tunisie, le projet solaire TuNur a été critiqué pour être tourné vers l’exportation dans un pays qui manque lui-même d’électricité.

 

Les conditions d’un partenariat équitable

 

Entre ces deux lectures, positive et négative, une voie médiane se dessine. Dans un article publié en 2026 par la revue Nature, l’expert en énergie Jauad El Kharraz met en garde contre un modèle uniquement tourné vers l’exportation, comparable à celui des anciennes économies pétrolières. Pour l’éviter, il recommande des transferts de technologies, le développement d’une industrie locale et la création d’une demande intérieure en hydrogène dans les pays producteurs.

 

En sortant du gaz russe, l’Union européenne tire une leçon essentielle : dépendre d’un seul fournisseur rend vulnérable. L’hydrogène du Maghreb permet d’envisager un véritable partenariat entre les deux rives de la Méditerranée, à condition que l’énergie produite au Sud profite aussi à ceux qui y vivent. Sinon, l’Europe risque de remplacer une dépendance par une autre, et un déséquilibre par un nouveau.

 

Maison de l'Europe de Paris

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