Bucarest, Saxe-Anhalt, Bruxelles : l’Union européenne face à l’arme algorithmique

Bucarest, Saxe-Anhalt, Bruxelles : l’Union européenne face à l’arme algorithmique

 

 

Un candidat crédité de moins de 1 % dans les sondages quatre semaines avant le vote, aucun budget de campagne déclaré, et pourtant, il a récolté 23 % des voix au premier tour. En novembre 2024, l’élection présidentielle roumaine bascule dans l’inédit car, pour la première fois dans un État membre de l’Union européenne, un scrutin est annulé après la découverte d’une manipulation de grande ampleur sur TikTok. Deux ans plus tard, le 16 septembre 2026, Ursula von der Leyen, dans son discours sur l’état de l’Union, appelle les Européens à résister aux « ultranationalistes » et aux « antieuropéens », qu’elle place sur le même plan que les ingérences russes et la désinformation. Entre ces deux dates, une question : l’Union peut-elle encore protéger ses démocraties à l’ère des algorithmes ?

 

Bucarest : l’anatomie d’une manipulation

 

D’après un rapport du service français VIGINUM publié en février 2025, environ 25 000 comptes TikTok favorables au candidat Călin Georgescu sont devenus actifs deux semaines avant le scrutin. Parmi eux, 797 existaient depuis 2016 mais étaient restés inactifs jusqu’à leur réactivation soudaine. Des canaux télé Discord et Telegram diffusaient des instructions aux contenus favorables au candidat sans être repérés par la modération. On appelle ce procédé l’« astroturfing » : donner l’illusion d’un mouvement populaire spontané, en réalité elle est fabriqué par quelques acteurs coordonnés. Selon l’Observatoire européen des médias numériques (EDMO), réseau financé par l’Union, le hashtag comportant le nom du candidat aurait dépassé 73 millions de vues en sept jours.

 

Le rapport détaille aussi le recrutement de plus de 130 influenceurs sans lien avec la politique. Ils seraient payés environ 78 euros par tranche de 20 000 abonnés via un montage reliant une agence prétendument sud-africaine, une société polonaise et une agence ukrainienne ; un dispositif transfrontalier qu’aucun État membre n’aurait pu démanteler seul. Le rapport rappelle que la Roumanie est le troisième pays européen visé par ce type de manipulation fin 2024, après la Géorgie et la Moldavie, deux pays candidats à l’adhésion.

 

La Commission européenne ouvre alors, le 17 décembre 2024, une procédure formelle contre TikTok au titre du règlement sur les services numériques (Digital Services Act ou DSA en anglais). Ce texte encadre depuis 2022 les très grandes plateformes et s’applique dans son entièreté depuis février 2024. L’enquête vise les systèmes de recommandation et les publicités politiques. La chercheuse du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), Virginie Tournay, qualifie cet épisode de « cyberattaque cognitive » : aucun système de vote n’a été piraté, mais la liberté de formation de l’opinion a été jugée compromise. Elle nuance toutefois car le lien avec le résultat reste établi après coup.

 

Saxe-Anhalt : quand l’algorithme rencontre un terrain favorable

 

Le 6 septembre 2026, l’Alternative pour l’Allemagne (AfD), parti d’extrême-droite allemand, obtient 43,8 % des voix aux élections régionales de Saxe-Anhalt dans le pays le plus peuplé de l’Union. Selon l’Université de Potsdam, son candidat, Ulrich Siegmund, captait 64,5 % de l’attention politique sur TikTok dans le Land, avec 28 millions de vues en trois mois. Un compte Tik Tok nouvellement créé, par exemple, se voyait proposer un contenu AfD après 11 minutes, contre 70 pour un contenu social-démocrate. La ville de Berlin votait le même mois mais le compte le plus consulté ne représentait que 9 % des vues.

 

Ici, aucune fraude ni ingérence étrangère puisque c’est l’algorithme ordinaire qui a favorisé ces contenus. Et c’est précisément ce qui embarrasse Bruxelles, car le DSA permet de sanctionner une plateforme défaillante, pas un algorithme légal qui se contente d’être efficace. L’explication est aussi historique : ancienne région communiste restée à l’écart de la libéralisation culturelle occidentale des années 1970, la Saxe-Anhalt n’a entamé qu’après 1990 le travail de mémoire sur le nazisme mené à l’Ouest pendant des décennies (Vergangenheitsbewältigung). L’algorithme n’a pas créé cette prédisposition, il l’a intensifié.

 

L’enjeu est directement européen puisque, fondé en 2013 sur le rejet de l’euro, l’AfD siège au Parlement européen au sein de l’Europe des nations souveraines, l’un des groupes les plus hostiles à l’intégration communautaire. Les contenus les plus amplifiés sont souvent ceux qui contestent l’Union européenne elle-même.

 

Strasbourg, 16 septembre 2026 : la riposte politique

 

C’est dans ce contexte que Ursula von der Leyen prononce son sixième discours sur l’état de l’Union. Elle  désigne la désinformation, les ingérences étrangères et les attaques contre les institutions démocratiques comme une menace croissante, et affirme que ces adversaires méprisent les valeurs européennes et cherchent à briser l’unité du continent.

 

« Je suis optimiste quant aux bienfaits que l’IA peut apporter à l’humanité – à condition que nous fassions les bons choix. Comme toute nouvelle technologie puissante, l’IA s’accompagne d’un mélange d’opportunités et de risques. Si nous ne parons pas à ces risques, nous ne serons jamais en mesure de tirer tout le parti possible des opportunités qu’offre l’IA.»

 

Deux annonces concernent directement le numérique. La première est un futur texte de protection des mineurs en ligne (EU Kids Act) : interdiction des réseaux sociaux avant 13 ans, comptes encadrés jusqu’à 15 ans, et un système européen de vérification d’âge, une mesure réclamée notamment par Emmanuel Macron après la censure d’une loi similaire en France. La seconde est un mécanisme européen de sécurité destiné à répondre collectivement aux attaques de drones, sabotages et cyberattaques.

 

Le discours n’a pas échappé aux critiques puisqu’en plaçant dans une même phrase les « antieuropéens » et l’ingérence russe, la présidente a été accusée d’assimiler l’opposition politique au projet européen à une menace extérieure, un reproche qui illustre la difficulté de réguler sans être soupçonné de censurer.

 

Ce qui échappe encore à l’Union

 

L’arsenal européen est pourtant inédit au monde : DSA, règlement de 2024 sur la publicité politique, AI Act imposant la transparence sur les contenus générés par IA, et Bouclier européen de la démocratie présenté fin 2025. Avec 450 millions de consommateurs, l’Union est l’un des rares acteurs capables d’imposer ses règles à des plateformes aussi puissantes que des États.

 

Mais les limites sont réelles. En effet, le DSA ne fixe aucun délai pour conclure une enquête puisque l’affaire roumaine, ouverte fin 2024, n’avait donné lieu à aucune sanction ferme à la mi-2026. L’Union ne peut pas davantage interdire les fausses informations sans porter atteinte à la liberté d’expression : elle régule le fonctionnement des plateformes, jamais le contenu des discours. Enfin, le rapport juge la manipulation roumaine « aisément reproductible » et rappelle que TikTok compte 21 millions d’utilisateurs mensuels en France. Un rapport du Sénat de juillet 2026 pointe l’angle mort car les dispositifs européens visent l’ingérence venue de l’extérieur, alors que la prochaine menace pourrait être entièrement intérieure, comme en Saxe-Anhalt.

 

Ainsi, l’Europe a su nommer le phénomène, ouvrir des enquêtes inédites et construire un cadre juridique qui inspire désormais bien au-delà du continent. Mais un algorithme n’invente pas une opinion, il la rencontre et l’amplifie. À l’approche des prochaines échéances électorales européennes, dont l’élection présidentielle française en 2027, la question posée à Strasbourg reste fondamentale : l’Union européenne parviendra-t-elle à anticiper ces manipulations, ou continuera-t-elle, comme à Bucarest, à ne les documenter qu’après coup ?

Maison de l'Europe de Paris

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