De l’indépendance à la guerre : le rapprochement de l’Ukraine avec l’UE

De l’indépendance à la guerre : le rapprochement de l’Ukraine avec l’UE

 

Introduction

 

Le 28 février 2022, quatre jours seulement après le début de l’invasion russe à grande échelle, l’Ukraine déposait officiellement sa candidature à l’Union européenne. Si cet acte peut apparaître comme posé dans l’urgence et la détresse, il n’a cependant rien d’une surprise. Il est le fruit d’une trajectoire diplomatique et sinueuse, entamée dès l’indépendance de 1991. L’agression russe agit donc davantage comme un catalyseur brutal et décisif que comme une cause unique — catalyseur dont l’efficacité se mesure à la rapidité de la réponse européenne : dès juin 2022, l’Union accordait à l’Ukraine le statut officiel de pays candidat.

 

Pour comprendre la portée de cette candidature, il convient de revenir sur l’histoire récente de l’Ukraine à travers le prisme de ses relations avec l’UE, marquées par les ruptures et les revirements, mais également par une aspiration européenne qui s’est affirmée au fil des décennies. La trajectoire vers l’adhésion du pays à l’UE n’a rien de rectiligne et ne peut se lire qu’à travers le contrepoint des liens historiques entre l’Ukraine et la Russie, car chaque rapprochement de Kiev avec l’Occident ne manque pas de faire réagir Moscou.

 

C’est cette dialectique que nous nous proposons de retracer, de l’indépendance de 1991 jusqu’au début de la guerre russo-ukrainienne, pour mieux saisir comment un pays s’est progressivement arraché à l’orbite russe pour se tourner, irréversiblement, vers l’Occident, se détachant ainsi peu à peu de son état liminal.

 

De l’indépendance à l’Euromaïdan : les fondements d’une aspiration européenne

 

Les relations entre l’Ukraine et l’Union sont relativement récentes : c’est en 1993, deux ans après la chute de l’URSS, que le gouvernement ukrainien décrivait déjà l’adhésion à l’UE comme un objectif à long terme, et en 1994 qu’un premier accord bilatéral de partenariat et de coopération est signé.  La coopération politique et économique est ensuite renforcée en 2004, lorsque l’Ukraine devient un partenaire prioritaire de l’UE dans le cadre de la politique européenne de voisinage.

 

Le dialogue politique entre l’UE et l’Ukraine commence donc véritablement au cours de cette décennie. Mais le premier événement qui marque une rupture dans la politique étrangère ukrainienne, c’est la révolution orange de l’hiver 2004. Pendant trois semaines, des centaines de milliers de manifestants envahissent la place de l’Indépendance de Kiev, pour contester la victoire frauduleuse du candidat pro-russe Viktor Ianoukovitch. Ce dernier avait bénéficié lors de ce scrutin d’un soutien ostentatoire de Moscou, Vladimir Poutine s’étant affiché à plusieurs reprises en sa compagnie.

 

Les fraudes ont été confirmées par les observateurs de l’OSCE présents sur place, la Cour suprême ukrainienne a donc annulé le scrutin suite aux manifestations, et Viktor Iouchtchenko, partisan affiché d’un rapprochement avec l’Occident, remporte le second tour rejoué en décembre. Selon un article du centre Thucydide publié en 2006 sur le sujet publié plus d’un an après l’élection: “L’axe stratégique de la politique étrangère du gouvernement de Viktor Iouchtchenko est clair : l’adhésion à l’Union Européenne.” La révolution orange constitue ainsi un tournant décisif dans la trajectoire européenne de l’Ukraine, sanctionnant l’échec du candidat pro-russe.

 

Elle ne doit cependant pas masquer les divisions du pays en 2004 : Iouchtchenko n’est élu qu’avec 52% des voix, contre 44% pour Ianoukovitch — un écart qui révèle une nation loin de faire l’unanimité sur son orientation géopolitique. Cette fracture est aussi géographique : l’ouest du pays, historiquement tourné vers l’Europe centrale, tranche avec l’est qui est davantage lié à la Russie, notamment par la langue.

 

Au cours de son mandat, le nouveau président perd rapidement en popularité : il ne parvient pas à résoudre les problèmes économiques et sociaux du pays, ni à endiguer les effets de la crise de 2008. Ses rivalités avec ses Premiers ministres successifs contribuent également à son discrédit. La sanction tombe lors des élections présidentielles de 2010 : Iouchtchenko n’obtient que 5,5% des voix au premier tour, et c’est finalement son opposant initial, Viktor Ianoukovitch, qui remporte le scrutin.

 

Dans un premier temps, le rapprochement avec l’Occident se poursuit malgré tout après l’élection du candidat pro-russe. L’Ukraine intègre ainsi la communauté de l’énergie en 2011 – ce qui signifie que le pays s’engage à aligner son marché de l’énergie sur celui de l’UE, on peut également citer l’accord de facilitation de visa signé en 2012 puis ratifié en 2013 avec l’UE.

 

Toutefois, l’un des projets les plus ambitieux dans cette volonté de se rapprocher de l’Occident, c’est celui des accords de libre-échange et d’association politique entre l’UE et l’Ukraine. Le projet était de faire converger les politiques économiques et les législations sur de nombreux sujets. Le texte commence à être négocié peu après la révolution orange en 2007 et les négociations se poursuivent jusqu’en 2012, année où le texte aurait dû être officialisé par le président Ianoukovitch lors du sommet européen à Vilnius le 28 novembre de la même année. Cependant ce dernier suspend les négociations une semaine avant la date prévue sous pression russe. Selon Le Monde, M. Ianoukovitch affirme, dans une interview à la télévision ukrainienne, “qu’il attendra de meilleures conditions pour examiner une éventuelle signature.”.

 

La justification du gouvernement est alors d’ordre économique, le premier ministre de l’époque, M.Azarov déclare : “Si nous n’avions pas réglé notre conflit avec la Russie, nous aurions dû faire face à une catastrophe”. De son côté le président M.Poutine parlait de “trahison majeure” à propos d’un tel accord. En novembre 2013, le président ukrainien prend la décision de ne pas signer l’accord d’association entre l’Ukraine et l’UE en échange d’une promesse de crédit de 15 milliards de dollars de la part du kremlin.

 

Malgré les justifications avancées, le peuple ukrainien se révolte contre cette décision et la place de l’Indépendance est à nouveau envahie par les manifestants. Ce sont principalement les jeunes ukrainiens qui installent des tentes sur la place dès le 24 novembre 2013. La répression est violente dans la nuit du 29 au 30 novembre : les forces de l’ordre interviennent pour déloger les manifestants, frappant brutalement ceux qui refusent d’obtempérer. Cette violence dirigée contre de jeunes gens, très inhabituelle en Ukraine où le droit de manifester est généralement respecté, provoque ce qu’Anne Colin Lebedev décrit comme une « onde de choc » dans un article du Grand Continent. Ce mouvement de contestation mute donc en révolution, connue sous le nom d’Euromaïdan. Les manifestations se poursuivent jusqu’en février 2014, elles font l’objet d’une répression violente entraînant plus d’une centaine de morts. Les tentatives faites pour étouffer ces manifestations ne feront qu’amplifier le mouvement.

 

La nouvelle revendication du peuple après les premières violences est le départ du président. Dès le 1er décembre, ce sont des centaines de milliers de personnes qui participent au premier grand rassemblement, à la différence de la révolution orange, le drapeau de l’UE est visible partout dans la foule. Le départ successif de plusieurs ministres finit par achever la légitimité du président, le 22 février 2014, le Parlement du pays suspend le ministre de l’intérieur et 328 parlementaires sur 450 votent la destitution du président ayant déjà quitté le pays pour la Russie. L’accord d’association avec l’UE sera finalement signé en 2014 peu après l’élection du président pro-européen Petro Porochenko  et entre en vigueur le 1er septembre 2017, homme d’affaires et ancien ministre des Affaires étrangères, il incarne le tournant pro-occidental de l’Ukraine post-Maïdan, faisant de l’intégration européenne l’axe central de sa politique étrangère.

 

Après Maïdan, le point de non-retour

 

L’Euromaidan marque donc un tournant encore plus important que la révolution orange. Cette-fois ci il y a une véritable rupture dans la relation Ukraine-Russie. Jusqu’en 2013, les liens entre les deux pays étaient encore très forts comme le rappelle Anne Colin Lebedev. Les ressortissants russes représentaient 40% du flux total des étrangers entrant en Ukraine en 2013, et inversement les ukrainiens représentaient 10% des étrangers entrant en Russie. Dans ces flux migratoires, une grande partie était liée à des visites de proches. Que ce soit une question familiale ou culturelle, les deux pays sont historiquement très proches même après la fin de la période soviétique et malgré les tensions intergouvernementales.

 

La nature de la relation Ukraine-Russie a véritablement changé. La libre circulation entre les deux pays n’est plus d’actualité, les médias russes entament une propagande visant à délégitimer le mouvement en l’associant notamment à des mouvements ultra-nationalistes et néonazis qui étaient pourtant très minoritaires au sein de la mobilisation. Cette narration, largement relayée dans les régions russophones d’Ukraine, contribue à creuser le fossé entre les deux pays et à alimenter un sentiment anti-ukrainien en Russie, posant les bases idéologiques des tensions qui allaient suivre.

 

La rivalité entre les deux pays finit par se cristalliser par l’annexion de la Crimée par la Russie en mars 2014. L’opposition n’est plus seulement idéologique, la pression russe n’est plus seulement question d’ingérence. Contrairement à ce qu’affirme la Russie, l’annexion s’inscrit dans le cadre d’un conflit armé et constitue, à ce titre, une violation des engagements pris lors du Mémorandum de Budapest (1994), par lequel l’Ukraine avait renoncé à son arsenal nucléaire en échange de garanties de sécurité et du respect de sa souveraineté territoriale. A l’ère où de nombreuses grandes puissances ne respectent plus le droit international, ce mémorandum apparaît d’une naïveté diplomatique pour l’ancienne troisième puissance nucléaire.

 

Même si le texte est signé par de nombreux pays apportant des garanties de sécurités comme les Etats-unis, la Russie, le Royaume-uni ou encore la France, le texte n’a pas de forte valeur juridique et “rien dans le texte ne dit ce qu’on fait si les frontières ukrainiennes ne sont pas respectées ! ” affirme le correspondant du journal Le Monde à Moscou de l’époque. Dans les faits personne n’a aidé l’Ukraine, la promesse de sécurité n’a pas tenu. La Russie organise un référendum sur l’indépendance dans la région sans l’accord de Kiev, il n’a donc aucune valeur aux yeux du droit international, d’autant plus qu’il est “organisé dans une situation d’occupation” constate M. Cekuolis membre de la délégation de l’OCDE ayant réussi à entrer en Crimée. Aujourd’hui encore, malgré le fait que le territoire soit toujours occupé par la Russie, l’Ukraine ne reconnaît pas ce référendum et considère la Crimée comme partie intégrante de son territoire.

 

Cet événement marque une rupture profonde et durable entre l’Occident et la Russie : sans conflit armé direct, les relations se dégradent néanmoins irrémédiablement, l’annexion constituant une violation flagrante du droit international que les Occidentaux condamnent sans pour autant y répondre militairement. Elle sert par ailleurs à la Russie de levier de pression sur les négociations entre l’Ukraine et l’UE, qui se trouvent par conséquent reportées. L’Ukraine est obligé de faire des concessions à la Russie car les rapports de force ne sont pas équivalents, l’UE peut seulement exercer une pression via des sanctions économiques mais ce n’est pas suffisant, “seul un soutien militaire des pays de l’OTAN pourrait sortir son pays d’une déstabilisation prolongée” affirmait le premier ministre ukrainien de l’époque, Arseni Iatseniouk.

 

C’est dans ce contexte d’annexion et de pression accrue que s’ouvre un second front à l’est du pays. Le Donbass, contraction de « Don » et de « bassin » minier, est une région de 55 000 km² collée à la Russie, étroitement liée à l’histoire soviétique et ayant connu un essor industriel majeur sous Staline. Avec ses cinq millions d’habitants, le Donbass regroupe à lui seul plus de 11% de la population ukrainienne, et constitue, après la Crimée, la région d’Ukraine comportant le plus de population d’origine russe.

 

En 2013, les oblasts de Donetsk et Louhansk représentaient près d’un quart de la production industrielle ukrainienne, soit 14% du PIB du pays. Dès le printemps 2014, des séparatistes pro-russes, soutenus et équipés par Moscou, prennent le contrôle de pans entiers de ces deux régions. Le 7 avril 2014, un groupe d’un millier d’activistes pro-russes s’empare des bâtiments et de stocks d’armes du SBU, le service de sécurité ukrainien, à Donetsk et à Louhansk. Il convient toutefois de nuancer le récit d’une région naturellement séparatiste : selon le spécialiste Huseyn Aliyev, de l’université de Glasgow, « le Donbass est certainement russophone mais il n’y a pas eu de séparatisme organisé dans le Donbass avant 2014. Ce n’est pas une région qui avait des aspirations séparatistes organisées avant cela« .

 

Il faut aussi se rappeler qu’en 1991 c’est 83% de la population du Donbass qui vote pour l’indépendance de l’Ukraine. Le mouvement est donc hybride, bien qu’il existe une base locale réelle qui rejette le pouvoir issu de Maïdan, le rôle de la russie est déterminant, son soutien aux séparatistes qui n’auraient sans doute jamais pu proclamer l’indépendance face à l’armée ukrainienne permet à la Russie d’éviter une guerre ouverte. Deux « républiques populaires » sont proclamées, dont l’indépendance ne sera reconnue par personne au sein de la communauté internationale.

 

Au total, le conflit dans le Donbass a fait plus de 14 000 morts et plus d’1,5 millions de déplacés entre 2014 et 2022, plusieurs centaines de milliers de passeports russes ont été délivrés, faisant de la région un état séparatiste de fait. Les accords de Minsk sont conclus en 2014 et en 2015 dans le but de parvenir à un règlement pacifique du conflit. Les accords sont négociés sous l’égide de l’OSCE et dans le cadre du format Normandie, associant France et Allemagne, mais ils sont formellement signés par des représentants de l’Ukraine, de la Russie et des entités séparatistes du Donbass, ce qui entretient une ambiguïté sur la nature du conflit car ils évitent de trancher sur la nature du conflit et sur la responsabilité des acteurs.

Maison de l'Europe de Paris

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