« L’Eurovision, un miroir déformant de l’identité européenne » – interview de Florent Parmentier

« L’Eurovision, un miroir déformant de l’identité européenne » – interview de Florent Parmentier

 

 

À l’occasion de la parution de l’ouvrage « Géopolitique de l’Eurovision », publié aux Éditions Bréal, nous avons rencontré l’un de ses auteurs, Florent Parmentier, géopolitologue français, secrétaire général du CEVIPOF / Sciences Po et chercheur associé au Centre de géopolitique de HEC Paris et de l’Institut Jacques Delors. Il décrypte pour nous les ressorts politiques, symboliques et stratégiques d’un événement musical devenu, au fil des décennies, un miroir des équilibres européens et des recompositions internationales.

 

Pourquoi avoir choisi d’écrire un ouvrage sur l’Eurovision ? Est-ce un sujet qui vous passionne personnellement ou est-ce avant tout un objet d’étude stratégique ?

Florent Parmentier : L’Eurovision c’est 70 ans d’histoire. Donc c’est à la fois un objet d’étude et un objet d’intérêt. Objet d’intérêt parce que c’est finalement la seule fois où les Européens se retrouvent toute une soirée. Il y avait 166 millions de personnes en 2025 qui se sont retrouvées au même moment au même endroit devant leur télévision, parfois en club, en famille ou entre amis, pour commenter un concours de musique. Et c’est une forme d’anomalie par rapport à une époque où nous sommes tous avec des contenus. Donc là je pense qu’il y a quelque chose d’intéressant.

 

En fait, c’est un objet d’étude extraordinaire. C’est 70 ans d’histoire donc 70 ans de manière de raconter l’Europe. Pas l’Europe telle qu’elle est, mais telle qu’elle se raconte.

 

Certains considèrent encore l’Eurovision comme un simple divertissement. Était-ce un pari intellectuel de démontrer qu’il s’agit d’un sujet sérieux ?

F.P : C’est effectivement la compréhension dominante qu’on peut avoir, notamment dans l’Ouest de l’Europe, celle d’un concours un peu kitsch dans lequel on trouve beaucoup de choses exotiques.  Et c’est sans doute manquer une partie du concours, une manière de regarder le continent.

Pour un certain nombre de pays nouvellement indépendants après 1991, au sein de l’ex-Union soviétique, mais aussi pour des pays qui ont recouvert en quelque sorte leur indépendance et leur volonté d’arrimage à l’Europe, l’Eurovision a une dimension presque symbolique, identitaire, plus forte. J’ai trouvé qu’il y avait dans cette confrontation du regard par rapport à cet objet Eurovision, quelque chose d’assez originale, et peut-être qui explique parfois des regards différents qu’il peut y avoir de part et d’autre de l’Europe sur des enjeux divers.

 

En quoi l’Eurovision est-il « un miroir déformant de l’identité européenne », comme le mentionnait votre première proposition de sous-titre ?                   

F.P : L’Eurovision c’est un miroir déformant de l’identité européenne parce que chacun va avoir une manière différente de se raconter l’Europe. Par ailleurs, l’Australie a rejoint l’Eurovision depuis 2015 et en 1980 le Maroc a participé aussi. Mais c’est malgré tout un miroir déformant. On insiste là-dessus parce que l’un des grands enjeux de l’Eurovision, c’est ce qu’on appelle le nation branding, la capacité de se présenter en tant qu’État.

Depuis les années 60, on a ce qu’on appelle des cartes postales, c’est-à-dire la possibilité pour chaque État de présenter en quelques secondes des images spécifiques sur son pays et puis d’enchaîner sur une musique particulière. C’est une manière de se représenter et donc qui se représente n’est pas exactement ce qu’il est. En quelque sorte, ça fait penser à cette mise en garde de Jean Cocteau qui disait, en substance, que « les miroirs feraient bien de réfléchir avant de nous renvoyer notre image ».

L’Eurovision c’est ce miroir qui réfléchit à sa manière, qui réfléchit parce qu’il y a plusieurs filtres qui permettent de voir ces différentes représentations des Européens.

 

Justement, comment les pays utilisent-ils la scène de l’Eurovision pour construire ou redéfinir leur image ?

F.P : L’Eurovision c’est un moyen pour les Européens de communiquer entre eux. Parfois pour se présenter de manière tout à fait authentique, parfois pour avoir une image plus transactionnelle, une image qui circulerait mieux. Parfois les deux processus se trouvent en même temps.

Si on regarde ce concours 2026, on va trouver une candidate chypriote grecque qui à la fois chante dans un grec chypriote et est originaire de Londres, où il y a une importante communauté chypriote anglaise. Ce qu’on voit c’est une capacité à épouser les codes de la pop tout en montrant une dimension aussi très locale. Donc c’est ce mariage entre du global et du local qui fait la particularité de ce concours.

Autre exemple, toujours en 2026, le candidat lituanien Lion Ceccah, qui chante dans plusieurs langues, dont son refrain est en espagnol. (« Solo quiero mas ») Là on voit qu’un candidat lituanien peut utiliser cette langue qui est peu utilisée en Lituanie mais qui donne, à sa candidature, un reflet particulier, celui d’un espace multilingue, d’une capacité à parler à plusieurs communautés.

 

Vous avez mentionné la participation respective du Maroc en 1980 puis celle de l’Australie en 2015. Comment les élargissements successifs du concours traduisent-ils les transformations de l’Europe ?

F.P : Si on regarde l’histoire de l’Eurovision, sept États forment la première édition. Nous sommes en 1956, un an avant le Traité de Rome. Et ce qui est frappant, c’est de voir que les six États fondateurs du Traité de Rome s’y trouvent, ainsi que la Suisse.

Mais dès l’année suivante, on voit les premiers élargissements. L’élargissement à un camp bien spécifique au sein de l’Europe, c’est le camp des pays capitalistes occidentaux alliés des États-Unis, généralement membres de l’OTAN, mais pas que, certains États neutres s’y trouvent également. Et on voit assez rapidement que ce concours de l’Eurovision s’étend à toute l’Europe, à savoir les Etats non-membres du Bloc de l’Est.

Il y a cependant une exception, qui est la participation dès les années 1960 de la Yougoslavie qui est alors un pays communiste dirigé par Tito. Pour le reste, ce qu’on observe, c’est qu’à plusieurs reprises, dès les années 1970, se posait la question d’un Etat qui n’était pas membre du continent européen, mais qui participe à l’Eurovision. C’est Israël, qui a gagné depuis quatre fois le concours et donc qui a utilisé ce concours particulier pour se rapprocher de l’Union européenne, et des Européens. C’est l’une des leçons qu’on peut tirer, effectivement, de ce point.

En 2026, on a deux États qui réfléchissent à s’inscrire à l’Eurovision : le Canada et le Kazakhstan. Dans le cas du Canada, ce qui est frappant, c’est la discussion qui arrive précisément à un moment où les relations entre le Canada et les États-Unis n’ont jamais été aussi mauvaises, du fait des comportements de Donald Trump.

Donc, on a à la fois un concours qui essaie de rassembler la plupart des Européens, à l’exception des boycotts et des exclusions qui ont été faites pour la Russie et la Biélorussie. Mais on a également des pays qui veulent se rapprocher de l’Union européenne et pour lesquels cette forme de modernité européenne est attractive.

 

Peut-on parler d’un « vote politique » à l’Eurovision, ou est-ce une idée exagérée ?

F.P : Dès les années 1970, on a les premières polémiques autour de ce qu’on a appelé les votes de bloc. Qu’est-ce qu’on voulait dire par là ? Eh bien, on a observé pendant un temps que les pays du Nord votaient beaucoup par affinités entre eux. Ce phénomène s’est renforcé ensuite. Renforcé parce qu’au sein du bloc des ex-pays yougoslaves, il y a eu un certain nombre de votes concernés. On pourrait parler également d’un vote post-soviétique. Il faut d’ailleurs observer que dans les années 1990-2000, avant que la situation ne devienne beaucoup plus tendue, on a des votes bilatéraux croisés, entre la Russie et l’Ukraine, qui sont importants, et ne sont pas anecdotiques.

Et donc, on a de ce point de vue-là un certain nombre de votes bilatéraux. On connaît bien le fait que la Roumanie et la Moldavie votent généralement l’une pour l’autre, mais c’est également le cas de Chypre et de la Grèce. On a un certain nombre de votes croisés.

C’était le cas également quand la Turquie participait à l’Eurovision, entre la Turquie et l’Azerbaïdjan. Rien d’extrêmement surprenant. Peut-être un élément pour dire que ça s’applique particulièrement à des Etats de taille moyenne. Il est en revanche moins évident de bénéficier d’un vote de bloc pour les Français, les Allemands, ou les Britanniques. On observe là, finalement, beaucoup moins de possibilités. Mais ça traduit, en quelque sorte, la nécessité au sein de l’Union européenne, au sein de l’espace européen, de savoir faire des alliances. Cela traduit une forme de proximité entre voisins.

 

Avez-vous été surpris par certaines conclusions au cours de vos recherches ?

F.P : Il y a peut-être un certain nombre d’éléments du débat qu’on pense extrêmement récents et qui sont relativement anciens.

La question, par exemple, du boycott d’Etats, s’est posée dès les années 1960, à un moment où les pays du Nord s’interrogeaient sur la participation de l’Espagne et du Portugal, deux États autoritaires. Parmi les autres surprises, on a pu voir que l’élargissement de l’Eurovision a eu lieu avant celui de l’élargissement de l’Union européenne.

C’est aussi l’un des éléments sur lesquels on a énormément travaillé. C’est de se dire que, souvent, la musique a un caractère prophétique. Elle annonce les changements de société bien avant que ces changements ne s’opèrent ailleurs. Et de ce point de vue-là, il est intéressant d’observer que l’élargissement, l’Europe à 35 en quelque sorte, existe depuis bien longtemps au sein de l’Eurovision.

Longtemps, on a essayé de voir ce que pourrait être cette Europe élargie sur une carte. Il me semble qu’en fait, il ne fallait pas la regarder sur une carte, il fallait davantage l’écouter à l’Eurovision, et que probablement une partie de l’avenir de l’Europe se lit à travers ce qu’on peut analyser de l’Eurovision.

 

Selon vous, comment l’Eurovision va-t-il évoluer dans un contexte de tensions internationales accrues ?

F.P : Les tensions internationales n’attendront pas l’Eurovision. Elles existent déjà. Et par ailleurs, ce qui est frappant, c’est d’observer que l’Eurovision en tant que tel a une dimension essentiellement festive, de rassemblement d’un continent autour d’éléments culturels et de divertissement. Est-ce que l’Eurovision n’est pas finalement un moyen aussi de faire coexister et de montrer que cette coexistence est possible et existe ?

Ensuite, l’Eurovision se définit elle-même comme un concours non politique. Sa charte dit explicitement que la politique ne doit pas avoir lieu. Et ça a conduit à un certain nombre de choix de la part de l’Eurovision, par exemple d’interdire telle ou telle chanson qui avait une dimension trop politique.

Ce fut le cas d’un candidat géorgien en 2009, ce fut vrai aussi pour certaines chansons en Israël après les massacres du 7 octobre 2023. Donc on a ces tensions qui existent, des tensions internes également, de représentation au sein de l’Union européenne, au sein de l’Eurovision.

Peut-être que l’exemple le plus récent est la question de la participation d’Israël en 2026 à l’Eurovision, question qui a amené un certain nombre d’États à boycotter l’Eurovision, y compris un membre de ce qu’on appelle du Big Five, c’est-à-dire des cinq plus gros contributeurs, l’Espagne en l’occurrence. Et donc on a cet élément-là. L’exclusion de la Russie a pu être possible en 2022 parce que la plupart des audiovisuels publics le souhaitaient.

On voit, et c’est peut-être l’une des difficultés, que ce concours finalement est rattrapé par la géopolitique et par la politique nationale. Il apparaît que selon les situations, selon les pays concernés, les décisions ne seront pas les mêmes.

 

Est-ce que vous diriez qu’il y a une « recette magique » pour une chanson potentiellement gagnante, comme chanter en anglais, ainsi que des éléments qui favorisent une victoire ?

F.P : La question de la géopolitique des langues est au cœur de l’Eurovision. Au début, c’est-à-dire aux origines, l’Eurovision partait par défaut du principe que chaque participant de chaque Etat chantait dans sa langue. Et puis dans les années 60, un candidat suédois chante en anglais, Ingvar Wixell, un peu à la stupeur générale, et s’est posée ensuite à plusieurs reprises la question du changement des règles en matière linguistique.

Depuis le début du 21e siècle, la moitié des chansons a eu lieu en anglais. Est-ce que cela suffit pour gagner ? La réponse est peut-être à nuancer. Statistiquement, beaucoup de candidats ont gagné avec une chanson en anglais. Mais par définition, si vous avez 25 chansons en anglais une année, et que vous n’avez qu’un seul vainqueur, 24 qui ont chanté en anglais ont perdu.

C’est une autre manière de voir cette réalité. Il y a une volonté en tout cas aussi de pouvoir se différencier. Comment se différencier si on chante tous la même langue ? C’est évidemment plus compliqué.

Parfois, on a eu des chansons à contre-courant. En 2017, la candidature portugaise était extrêmement originale par rapport à la tonalité pop de l’Eurovision. Quelque chose de beaucoup plus triste, de beaucoup moins entraînant qu’à l’accoutumée, et cela avait remporté un énorme succès.

Donc, est-ce que le fait de chanter en anglais permet de gagner à coup sûr ? Non. Permet de gagner un peu plus ? Peut-être. Est-ce qu’il y a une place pour d’autres formes culturelles ? Oui.

Si l’on regarde l’un des concours récents, en 2021, juste après l’entrée effective en vigueur du Brexit, les trois premiers chanteurs chantaient en italien et en français. Comme quoi, il y a en la matière un renouvellement de la manière dont on conçoit la viralité en matière musicale. S’il y a un concours où le fait de chanter dans une langue peu entendue est possible, c’est bien l’Eurovision. Et ça peut aussi remporter la mise. Autrement dit, il n’y a pas de recette magique. Il y a la rencontre d’un public, d’une inspiration du moment et d’un certain nombre de votants. La vérité est dans le vote et en partant de là, chaque année, on a assez régulièrement des surprises.

Il y a des pays qui ont de bonnes méthodes, mais ça ne veut pas dire qu’ils gagnent systématiquement. Le fait que la Suède organise son Melodifestivalen chaque année permet de tester un certain nombre de candidats, avec une capacité également de circuler à travers l’Europe pour proposer son travail, son œuvre, etc.

Il n’y a pas de recette miracle. Mais oui, il y a un certain nombre de facteurs qui peuvent renforcer une candidature, sans être des garanties optimales.

 

Si vous deviez résumer en une idée forte ce que votre livre apporte au débat public, quelle sera-t-elle ?

F.P : Si on veut mieux comprendre là où va l’Europe, ce qu’elle souhaite se représenter à elle-même, alors il faut regarder du côté de l’Eurovision, qui a beaucoup de leçons à nous apprendre.

 

 (Propos recueillis le 2 mars 2026)

Maison de l'Europe de Paris

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