La mer Noire : Entre géographie stratégique et enjeux de puissances

La mer Noire : Entre géographie stratégique et enjeux de puissances

Géopolitique mer Noire visuel

La mer Noire est située au carrefour de l’Europe, de l’Asie centrale, de la Méditerranée orientale et de la Russie. Elle est bordée par six États, dont deux sont membres de l’Union européenne (Roumanie et Bulgarie), trois sont candidats à l’adhésion à l’UE (Turquie, Géorgie et Ukraine) et trois sont membres de l’OTAN (Turquie, Roumanie et Bulgarie).

 

La mer Noire représente donc un espace contesté par de nombreuses puissances, ce qui fait d’elle un espace stratégique où s’entremêlent des enjeux diplomatiques, humanitaires, économiques et militaires.

 

Les détroits du Bosphore et des Dardanelles, ainsi que l’embouchure du Danube, font de la mer Noire un espace de transit convoité et vital pour la sécurité européenne, le commerce international et la sécurité alimentaire. Les États qui la bordent représentent une population de 164 millions de personnes, et génèrent un PIB de 2 000 milliards d’euros (en excluant la Russie) selon les données de l’Union européenne.

 

La circulation dans les détroits du Bosphore et des Dardanelles est régie encore et toujours par la convention de Montreux de 1936. Celle-ci détermine la libre-circulation dans ces détroits et de la mer Noire, régulant le trafic pour les navires commerciaux et interdisant la circulation de navires militaires en cas de conflit. La Turquie, qui possède ces deux détroits sur son territoire, peut alors décider d’interdire le passage de navires de guerre.

 

Depuis l’agression russe de l’Ukraine en 2022, cette convention représente un véritable atout stratégique pour la Turquie qui peut bloquer des navires russes ou ukrainiens et ainsi jouer un rôle majeur dans ce conflit.

 

Ainsi, au lendemain de l’attaque perpétrée par la Russie contre l’Ukraine, le 24 février 2022, Ankara a bloqué en même temps la circulation des navires de guerre russes et les navires de l’OTAN, dans ces détroits.

 

Ainsi, aucune entrée ou sortie de bâtiments de guerre n’était possible. Selon la publication Le Rubicon, « un cessez le feu en Ukraine pourrait ouvrir la voie à une escalade en Mer Noire » ! Concrètement, un cessez-le-feu permettrait à Vladimir Poutine de mieux s’armer pour une future suite possible …ce que les analystes appellent « le paradoxe de Montreux ».

 

La mer Noire est ainsi devenue, malgré elle, le théâtre d’opérations militaires et se retrouve au centre du conflit. La position géostratégique de cet espace ne cesse de croître, attirant des acteurs régionaux mais aussi internationaux.

 

Une zone de convoitise régionale et internationale 

 

En étant membre de l’OTAN depuis 1952 et représentant la huitième puissance militaire mondiale, la Turquie influe sur la géopolitique de la mer Noire. Elle promeut une stabilité régionale basée sur ses propres intérêts, ce qui l’amène à un certain opportunisme dans ses relations diplomatiques. D’un côté, la Turquie soutient la souveraineté et l’intégrité de l’Ukraine, condamne l’annexion de la Crimée de 2014 et l’invasion russe de 2022.

 

Ce soutien à l’Ukraine s’est concrétisé ultérieurement par la signature d’un partenariat stratégique en 2020, comme le note l’IFRI, ainsi que par l’envoi et le développement commun de drones.

 

De l’autre côté, la Turquie n’a pas soutenu les trains de sanctions contre la Russie et importe à prix réduit plus de la moitié du gaz russe qu’elle revend à des prix avantageux sur la scène internationale. Diplomatiquement, la Turquie et la Russie souhaitent limiter l’influence de l’OTAN et des États-Unis dans la mer Noire.

 

Pour la Russie, la mer Noire est hautement stratégique, car elle représente un tremplin vers l’Afrique et le Moyen-Orient, tout en constituant un rempart face à l’Occident.

 

En 2014, la Russie a pris possession de la Crimée tout en s’emparant de la flotte et des capacités aériennes ukrainiennes. Parallèlement à cette victoire, la Russie a mené des campagnes sécessionnistes dans les oblasts de Louhansk et Donetsk annexés en 2022. Ces zones légitiment, cela dit, l’intervention russe et sa logique de renforcement dans la mer Noire.

 

Selon l’IFRI, la Russie contrôle aujourd’hui 80% du littoral ukrainien, la mer d’Azov et la Crimée, ce qui lui offre une base militaire stratégique en mer Noire. Un investissement russe à hauteur de 10 milliards d’euros dans la connectivité et les infrastructures militaires en Crimée maintient la pression sur l’Ukraine, l’UE et l’OTAN.

 

De son côté, faute d’alignement stratégique sur la mer Noire, l’OTAN s’est tournée vers la sécurité dans la mer Baltique. Face à l’agression russe, la mer Noire a été reconnue d’importance stratégique en 2022 lors du sommet de Madrid.

 

Même si l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN a été rejetée, les membres de l’Alliance maintiennent leur soutien à l’Ukraine, notamment via le Conseil OTAN-Ukraine. La présence otanienne a augmenté sur les rives de la mer Noire, avec l’Italie et la France, respectivement nations-cadres de la Bulgarie et la Roumanie, et avec le doublement des effectifs stationnés dans la région.

 

La guerre de 2022 s’est d’abord déroulée sur terre, puis s’est transformée en guerre navale ouverte, notamment avec l’aide des drones, la mer Noire devenant alors une zone de dangers hautement évolutifs.

 

D’après le centre d’études stratégiques de la Marine, dès le 14 avril 2022, soit un mois après l’invasion russe, la mer Noire s’est en effet retrouvée au cœur du conflit avec le naufrage du croiseur russe le Moskva.

 

Officiellement, le navire a sombré à cause d’un incendie, mais il aurait vraisemblablement été touché par des missiles ukrainiens la veille. Cette perte navale est la plus importante pour la Russie depuis 1945, Le Moskva étant considéré comme le plus puissant bâtiment russe de la mer Noire.

 

La guerre dans la mer Noire

 

L’Ukraine a perdu les deux tiers de sa flotte à la suite de l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014. En 2022, les infrastructures de transport ont été prises pour cible par la Russie, perturbant ainsi les exportations de céréales ukrainiennes.

 

L’Ukraine se retrouve affaiblie économiquement et militairement. Il a donc fallu innover et ruser pour se défendre face à l’armée russe. Le pays a développé des moyens asymétriques particulièrement efficaces pour combattre la Russie, dont les drones navals et les missiles Neptune.

 

D’après le vice-amiral ukrainien Oleksiy Neizhpapa, rapporté par Diploweb, au 7 juillet 2024, 36 % des navires russes – soit 27 bâtiments sur 74 – avaient été endommagés ou détruits. Ces succès ont permis à l’Ukraine de rompre le blocus naval imposé par la Russie, relançant ainsi son économie et ses exportations en mer Noire.

 

À la suite de sa domination presque sans partage sur la mer Noire depuis 2014, la Russie fait face à des difficultés, malmenée par les combats ukrainiens. Celle qui était vue comme un « lac russe » est progressivement devenue un espace contesté, où la Russie a perdu sa liberté d’action qu’elle possédait avant 2022.

 

Pour faire face aux sanctions internationales, la Russie a créé une flotte fantôme pour maintenir ses exportations. Composée d’anciens navires mal assurés et enregistrés sous pavillon de complaisance, elle permet de maintenir les exportations de gaz et de pétrole vers l’Inde et la Chine. Avec ces navires, la Russie s’assure une source de financement pour son effort de guerre, tout en alimentant les tensions entre les puissances voisines, renforçant l’instabilité.

 

Les combats en mer Noire sont singuliers et ne définissent pas les possibles prochains conflits navals. C’est en effet une mer quasi-fermée, bordée par des États aux intérêts divers, ce qui les expose à des vulnérabilités logistiques et militaires.

 

Que ce soit pour la Russie ou l’Ukraine, la mer Noire constitue un espace stratégique important pour leur économie. Ces deux pays tentent avant tout de maîtriser cette mer afin de prendre l’avantage sur l’autre. Situé en Europe, ce conflit met au défi l’Union européenne, qui doit adopter une position et une politique claires afin de s’affirmer dans cet espace.

 

Les actions de l’UE en mer Noire 

 

Jusqu’à présent, l’approche de l’Union européenne a favorisé l’intégration des pays de la région dans sa géographie économique et humaine. Elle constitue un partenaire commercial important pour les pays de la région de la mer Noire et a un rôle à jouer diplomatiquement. Des discussions sont en effet en cours sur l’adhésion de l’Ukraine, de la Moldavie et de la Géorgie.

 

Dans la présentation de sa stratégie pour la mer Noire en mai 2025, la Commission européenne souhaite approfondir ses relations avec l’Azerbaïdjan et l’Arménie, mais cela ne doit pas se faire aux détriments de la Turquie, partenaire stratégique et également candidat à l’adhésion depuis 1987.

 

Candidat officiel depuis cette date, avec ce statut accordé officiellement en 1999, comme le rappelle le site Toute l’Europe, l’ État turc et l’UE ne sont pas encore parvenus à un accord d’adhésion, malgré des progrès dans les relations ces dernières années. Les négociations d’adhésion ont débuté en 2005, mais seuls 16 chapitres sur 35 ont été ouverts.

 

La commission des affaires étrangères du Parlement européen, dans ses rapports de 2023 et 2024 sur la Turquie, rappelle que les mesures doivent être « progressives, proportionnées et réversibles ». Dans son rapport de 2025, cette même commission constate un pouvoir de plus en plus autocratique et un recul des normes démocratiques en Turquie.

 

Selon ce dernier rapport, les déclarations des autorités turques n’ont « pas été accompagnées d’une véritable action pour combler l’écart considérable qui persiste entre la Turquie et l’Union en ce qui concerne les valeurs et les normes, en particulier en ce qui concerne les fondamentaux du processus d’adhésion ».

 

Toujours dans ce même document, la commission des affaires étrangères du Parlement européen reconnaît toutefois les aspirations démocratiques et proeuropéennes de la majorité de la société turque, ouvrant la voie à de possibles négociations futures.

 

Le 28 mai 2025, l’UE a présenté sa stratégie pour la mer Noire, signe de sa volonté à renforcer son rôle dans la région. Celle-ci s’articule autour de trois axes principaux : renforcer la sécurité et la stabilité de la région, favoriser une croissance durable, et promouvoir la protection de l’environnement.

 

Concrètement, l’UE souhaite mettre en place un pôle de sécurité maritime chargé d’assurer la sûreté en mer et de protéger les infrastructures sensibles. Elle prévoit également la création d’un programme de connectivité, destiné à développer des réseaux dans les secteurs du transport, de l’énergie et du numérique. Enfin, le développement de l’économie bleue dans la région et le renforcement de la résilience des communautés face au réchauffement climatique constituent le troisième point majeur de la stratégie européenne en mer Noire.

 

Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, a déclaré lors de la présentation de la stratégie européenne pour la mer Noire : « Un rôle actif de l’Union européenne est essentiel pour faire progresser la sécurité et la paix dans la région de la mer Noire, en particulier face à la guerre d’agression menée par la Russie contre l’Ukraine. Nous travaillerons étroitement avec nos voisins pour renforcer la sécurité et la stabilité régionales. Ensemble, nous pouvons bâtir un avenir plus fort et plus prospère pour tous. »

 

Cette approche permettrait à la région de libérer son potentiel en s’appuyant sur des efforts de paix, de respect du droit international et de l’État de droit, tout en ancrant la région dans le développement durable et la prospérité économique. La sécurité de l’Ukraine étant primordiale, cette stratégie porte sur la protection des infrastructures critiques, et la lutte contre la flotte fantôme russe et la dissuasion d’agressions futures.

 

L’UE cherche également à stimuler la croissance et la compétitivité de la région en renforçant la coopération régionale et la coordination des investissements, transformant ainsi la mer Noire en une zone plus sûre, mieux connectée et plus résiliente face au réchauffement climatique.

 

Cependant, les puissances régionales restent très méfiantes les unes envers les autres et des différends géopolitiques empêchent, pour le moment, d’aboutir à une paix durable. Tout avancée dans cette direction se heurtera à des obstacles diplomatiques et militaires majeurs.

 

Si l’Ukraine et la Moldavie se tournent vers l’Union européenne, et si cette dernière parvient à projeter sa puissance dans cet espace, alors de nouvelles dynamiques géopolitiques émergeront. Reste à voir quelles seront les positions des Etats riverains la mer Noire face à ces évolutions.

 

La Roumanie a, quant à elle, commencé à extraire du gaz en mer Noire afin d’assurer son indépendance énergétique en réponse aux incertitudes liées à la guerre en Ukraine. Business France estime que 170 milliards de mètres cubes pourraient être extraits d’ici à 2040, grâce à deux concessions en mer Noire situées à 120 km de la côte roumaine. Pour le moment, c’est la compagnie Black Sea Oil & Gas (BSOG) qui exploite ces gisements, mais d’autres entreprises vont renforcer l’exploitation de gaz dès 2026, offrant ainsi une véritable ouverture vers l’Union européenne.

 

Ainsi, la mer Noire devient à la fois un théâtre d’affrontements, un espace d’exploitation des ressources et un nœud commercial, ce qui accroît les risques de tensions à l’avenir.

Carte des énergies en mer Noire

 

Carte énergie en mer Noire

Maison de l'Europe de Paris

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