L’indépendance énergétique de l’Europe : encore un rêve ou enfin une réalité ?

L’indépendance énergétique de l’Europe : encore un rêve ou enfin une réalité ?

 

Le 24 février arrive à grand pas. Ce jour, depuis 2022, a une valeur symbolique pour les Européens et, aussi pour le monde entier. Non seulement il signifie le début de l’invasion russe en Ukraine, mais il représente aussi une prise de conscience de la dépendance énergétique européenne envers la Russie. Depuis 2022, de multiples sanctions ont été prises contre Moscou, de nombreux changements dans la politique énergétique de l’Union européenne ont été opérés. Globalement, l’ensemble des 27 états membres ont cherché des solutions pour réduire l’importation du gaz russe dans des proportions variables. Peut-on dire pour autant que l’UE soit devenue entre temps totalement indépendante et même autosuffisante dans la matière ? C’est ce que nous explorerons dans les lignes suivantes.

 

Le réveil énergétique européen

 

Le réveil, si on peut le nommer ainsi, fut brutal, inattendu et mobilisateur pour la plupart des 27. Exceptés les anciens pays de l’URSS et du bloc soviétique, c’est-à-dire l’Europe de Est et les états Baltes, pour qui les agissements de la Russie n’ont plus de mystère, l’Occident a reçu de plein fouet l’équivalent d’un tsunami. Ceci s’est matérialisé par des coupures d’approvisionnements du gaz russe, des chantages auprès de certains pays, sans oublier ce qui est devenu entre-temps une « marque de fabrique » : la guerre hybride (sabotages et hacking des données dans des hôpitaux européens, dans des usines, dans des aéroports…). Une guerre constante et lâche dont un des derniers actes a été la coupure de courant qui a affecté en 2025 l’Espagne, le Portugal et une partie du sud de la France.

 

Très vite, Bruxelles s’est rendu compte que Vladimir Poutine utilisait ses ressources gazières comme moyen de chantage dans les négociations avec l’UE, mais aussi comme moyen de pression et de corruption active sur certains dirigeants européens. La Hongrie, la Slovaquie et l’Autriche restent encore de nos jours tributaires presqu’à 100 % du gaz russe !

 

Le reste de l’Europe, notamment l’Ukraine et la Moldavie, voisins ou dans la zone d’influence de la Russie, ont rapidement fait un virage à 360 degrés, vers ce qui s’appelle l’indépendance énergétique.

 

Dès mai 2022, la Commission européenne a présenté REPowerEU, le plan de réduction rapide de la dépendance envers les combustibles fossiles russes, et les moyens pour accélérer la transition écologique. Ce plan propose des alternatives pour remplacer les énergies fossiles par d’autres hydrocarbures, et investir dans de nouvelles infrastructures.,. Le constat reste frappant. Il n’y a pas une infinité d’alternatives mise à part les énergies renouvelables (éoliennes, énergie solaire etc.).

 

Ce plan, ambitieux, a pris en compte inclusif l’octroi plus rapide de permis pour la mise en place des projets de ce genre. C’était une mesure juste et qui allait de pair, dès sa mise en œuvre, avec le souhait des Européens : les statistiques européennes démontraient en effet que plus de 85 % des Européens souhaitent couper la relation de dépendance envers les Russes (gaz, pétrole, combustible fossile), jugée comme toxique et comme une arme dans la guerre menée par Moscou contre Kiev et finalement contre toute l’UE.

 

Rompre avec la Russie, pas si facile

 

Le chemin vers l’indépendance énergétique ne s’est pas fait en un jour et il n’est pas complètement abouti. Les énergies renouvelables en elles-mêmes ne sont pas fiables à 100%, de nombreuses études ont montré que les résultats attendus ne sont pas au rendez vous ; les facteurs météorologiques variables, pas assez de vent ou pas assez de soleil. L’Allemagne qui a renoncé à ses centrales nucléaires, par exemple, a dû plusieurs fois acheter de l’énergie nucléaire française car ses éoliennes n’ont pas eu le rendement attendu…

 

Pour pallier cette menace brandie en permanence par Moscou, les 27 ont mis en place une politique réductive : tout sauf la Russie. Durant ces quatre dernières années, l’UE s’est approvisionnée en GNL (gaz naturel liquéfié) auprès des Etats Unis, à tel point que les importations européennes de GNL américains ont été multipliées par quatre (de 21 milliards de mètres cubes en 2022 à 81 milliards en 2025, selon l’IEEFA). Aujourd’hui 60 % de notre GNL vient des Etats Unis. Une dépendance échangée contre une autre ? En effet pour la Commission européenne « l’invasion russe en Ukraine a mis en évidence la dépendance excessive de l’UE à l’égard d’un fournisseur unique et peu fiable pour près de la moitié de ses importations de gaz ». Aujourd’hui, la situation ressemble à celle d’hier, et nous sommes dans le droit de nous demander si les Etats-Unis seront aussi fiables…

 

Du point de vue de l’approvisionnement en gaz, la Norvège a remplacé pratiquement la Russie, avec plus de 33%  des besoins en gaz de l’UE (remarque le webzine Toute l’Europe), et la Roumanie et ses futures extractions dans la mer Noire pourraient bien compléter le nécessaire européen d’ici à l’horizon 2030, le projet NeptunDeep.

 

Malgré tout, l’indépendance envers Moscou du point de vue énergétique n’a pas disparu, elle s’est réduite de 45 à 19 %, et ceux qui savent lire entre les lignes des rapports et communiqués de la Commission européenne constatent qu’en 2024 on importait encore trop de gaz russe…A juste titre car une dépendance pendant des décennies ne s’efface pas en quatre ans. Et on ne parle pas seulement du gaz ou des combustibles fossiles, mais aussi des réacteurs et des centrales nucléaires (France, Roumanie, Pologne, Espagne, Suède, Finlande, Belgique…). Les pays d’Europe Centrale et de l’Est, mis en cause pour leur technologie nucléaire d’origine soviétique, sont en train de se tourner vers des pays tels que la France, le Canada ou les États-Unis.

 

Les Européens sont invités à économiser l’énergie, les employeurs à utiliser du photovoltaïque

 

En parallèle de la politique de réduction accélérée de la dépendance à l’égard de la Russie, la Commission européenne essaie d’introduire auprès des acteurs de la société civile des mesures et conseils pratiques pour économiser l’énergie, afin de devenir plus responsable dans leurs choix, palier à la précarité énergétique et procéder à l’isolation thermique des bâtiments vétustes dans tous les états membres. Nous parlons déjà d’une politique de logement durable, dont l’objectif à terme est d’avoir un parc des logements écologiques, moins énergivores etc. Les organismes, sociétés, institutions, sont incités à se doter, à l’aide des fonds européens, des panneaux photovoltaïques sur leurs toits.

 

Il s’agit aussi de faire en sorte que les interconnexions énergétiques entre les 27 deviennent réalité, d’accélérer la mise en place d’un vrai marché unique dans le domaine énergétique aussi, de faire en sorte que l’accès à une énergie propre et abordable soit valable pour tous etc.

 

Quant au RePowerEU, il a été révisé en décembre 2025, quand la Commission européenne à a publié la Feuille de route en vue de mettre un terme aux importations d’énergie russe : « L’UE mettra fin à sa dépendance à l’égard de l’énergie russe en cessant les importations de gaz et de pétrole russes et en éliminant progressivement l’énergie nucléaire russe, tout en garantissant la stabilité de l’approvisionnement et des prix de l’énergie dans l’ensemble de l’Union ». Le chemin ne semble pas encore près d’arriver à sa fin. Le processus est laborieux, les pays n’ont pas les mêmes besoins certains misent sur le nucléaire, d’autres non, d’autres sur l’énergie photovoltaïque …Le webzine LeRubicon.org résume bien l’impasse, parlant à la fois de contradictions énergétiques comme d’un paradoxe, également rappelé par l’essayiste Adina Revol dans son livre, « Rompre avec la Russie. Le réveil énergétique européen », paru aux éditions Odile Jacob. Le Rubicon rappelle que « le projet de construction européenne a commencé avec l’énergie en 1951, mais celle-ci a ensuite été la grande oubliée du processus d’intégration. Les divisions entre États membres ont longtemps paralysé toute ambition commune, conduisant à un quasi-immobilisme pendant plus de 60 ans ». Qu’on le veuille ou non, Vladimir Poutine et ses agissements ont largement contribué à nous rappeler ces faits. A nous pousser à agir vite dans le besoin de la diversification, de revenir un peu à la thématique de l’énergie, ce qui a constitué notre ADN dès le début de la construction européenne.

 

Et l’UE a su relever le défi. Bruxelles a d’abord prêté main forte et énergie aux Ukrainiens et Moldaves le lendemain du 24 février 2022. Car ce jour signifiait aussi, à l’époque, une troisième chose : jour où ces deux pays ont déconnecté leur système énergétique du celui de la CSI (Communauté des Etats Indépendants, créé après la chute de l’URSS par dix des anciens états fédéraux russes)  pour des tests techniques d’opération en système d’isolation complète.

 

La presse régionale l’avait écrit clairement, mais ce genre d’information est passé pour nous, occidentaux, sans nous préoccuper. Le 22 février, Ziarul de Garda, à Chisinau, annonçait cette déconnection qui a lieu une fois tous les 10 ans, peut-être. Ce fut le moment choisi par la Russie pour attaquer l’Ukraine, trois jours de totale fragilité et black out énergétique. Fait moins connu, l’UE a su intervenir en urgence et vite pour « réarmer » à l’époque Kiev. Preuve que lors de périodes de maxime nécessitée, comme le disait Jean Monnet, l’Europe est capable d’agir, « l’Europe se fera dans les crises et elle sera la somme des solutions apportées à ces crises ». La Moldavie et l’Ukraine ont quitté la CEI en 2023, sur fond de guerre en Ukraine…

 

Nous, nous posons une seule question : est-il vraiment possible, et comment, d’accéder à une indépendance et autosuffisance européenne ? Adina Revol, l’autrice du livre ci-dessus mentionné, nous répond :

l’Europe ne peut pas être totalement indépendante, mais elle doit devenir autonome. Quelle est la différence ? Prenez l’uranium : nous devrons toujours l’emporter. Prenez les matières premières rares pour nos énergies régénérables, qui viennent toujours de Chine. Pour ne plus dépendre d’un seul pays, comme nous l’avons vécu avec le gaz russe, nous devons agir. La stratégie européenne est claire, maintenant il faut la mettre en œuvre rapidement : extraire en Europe ; recycler les composants, diversifier nos achats avec des nouveaux partenaires. Les accords de libre-échange sont un outil de diversification très puissant. C’est ainsi que nous garantirons une électricité produite chez nous, que personne ne pourra nous couper .

 

Maison de l'Europe de Paris

Maison de l'Europe de Paris

D'autres ressources qui pourrait vous intéresser.

Souscrire à notre newsletter