
Un parcours long et controversé vers l’euro.
Initialement prévue pour 2024, l’adoption de l’euro avait été reportée par Bruxelles en raison de préoccupations persistantes concernant la corruption endémique et les faiblesses structurelles de l’économie bulgare. Pourtant, le pays maintient depuis 1997 un régime de caisse d’émission liant strictement le lev à l’euro, vivant ainsi une forme d’intégration monétaire de facto sans en avoir les bénéfices politiques.
Les critères de Maastricht ont été techniquement remplis, entre la date de l’adhésion à l’UE, en 2007, avec la Roumanie, et 2025. Pendant ce temps, les deux pays d’ailleurs ont subi les contraintes d’un Mécanisme de Coopération et Vérification imposé par la Commission européenne et jugé humiliant d’ailleurs par les deux pays. Mais si la Roumanie a fait le choix d’accroître la courbe de son économie, la Bulgarie a choisi de se consacrer à l’adoption de l’euro…
Une crise politique au pire moment
Le moment choisi pour cette adhésion ne pouvait pas être pire. La Bulgarie traverse sa plus grave crise politique depuis la chute du communisme. Les élections de juin 2024 n’ont pas réussi à créer un gouvernement stable. Depuis des mois, le pays fonctionne avec des gouvernements provisoires ou des coalitions trop faibles pour faire des réformes.
Cette paralysie arrive au pire moment. Le pays aurait besoin d’un État fort pour gérer le passage à l’euro, rassurer la population et négocier avec Bruxelles. Au lieu de ça, Sofia montre une classe politique rongée par la corruption, incapable de se mettre d’accord sur l’essentiel et déconnectée des soucis quotidiens des citoyens.
La fracture sociale s’aggrave
Bien plus qu’une monnaie, l’euro est aussi représentatif des fractures de la société bulgare. Entre une élite urbaine connectée à l’Europe et des zones rurales abandonnées, le fossé n’a jamais été aussi grand. Le salaire moyen bulgare, environ 800 euros, apparaît désormais comme l’un des plus faibles de la zone euro.
Lors de mon voyage à Sofia en 2024, j’ai rencontré des jeunes formidables, animés par une rage constructive qui caractérise leur génération. Contrairement à leurs aînés, ils refusent la fatalité de l’exil. Ils en ont assez que vouloir un avenir meilleur signifie obligatoirement partir. Ils veulent se battre pour leur pays, pas le fuir.
En effet, depuis 1989, la Bulgarie a perdu près de deux millions d’habitants, soit plus d’un quart de sa population. Les jeunes diplômés partent toujours vers l’Europe de l’Ouest. L’euro, loin d’inverser cette tendance, pourrait même la renforcer en supprimant les derniers freins au départ, comme les visas par exemple.
Des ambiguïtés géopolitiques persistantes
Membre de l’OTAN et désormais pleinement intégrée à la zone euro, la Bulgarie n’a pourtant jamais vraiment tranché ses ambiguïtés vis-à-vis de la Russie. La guerre en Ukraine a révélé ces paradoxes. Le gouvernement soutient officiellement les sanctions européennes, mais une partie importante de la population et de la classe politique maintient des sympathies pro-russes, alimentées par des décennies de liens historiques et culturels. Les réseaux énergétiques bulgares restent largement dépendants du gaz russe, et l’influence de Moscou dans les médias et certains partis politiques demeure forte.
Les illusions perdues de l’intégration européenne
Dix-huit ans après son entrée dans l’UE, la Bulgarie montre les limites d’une intégration qui reste sur le papier. Le pays reste l’un des plus corrompus d’Europe, avec une justice qui ne fonctionne pas, des infrastructures vieillissantes et des régions entières qui se vident de leurs habitants.
L’adoption de l’euro suffira-t-elle à répondre à ces difficultés ? Les analystes craignent que la Bulgarie suive le même chemin que la Grèce, c’est-à-dire, adopter l’euro trop tôt, cacher les problèmes pendant un temps, puis voir tout exploser en crise sociale et politique.
Conclusion : Un avenir incertain
Deux semaines après l’adoption de l’euro, la Bulgarie semble prise au piège d’un choix irréversible dont elle mesure mal les conséquences. La monnaie unique devait être le couronnement d’une intégration européenne réussie, cependant, elle risque de devenir le révélateur brutal d’un échec collectif.
Pour les dirigeants européens, la Bulgarie soulève une question importante : Peut-on construire une union monétaire viable avec des pays dont les fondations démocratiques et économiques restent si fragiles ?
Pour la population bulgare, l’enjeu est de vivre dans l’incertitude de l’avenir de leur pays et de s’adapter à ce changement tout en se battant contre la corruption.



