
Depuis plus d’un an, la Géorgie est secouée par des manifestations pacifiques pro-européennes à l’échelle nationale, tandis que le pouvoir en place amorce un virage pro-russe qui pourrait mettre un terme aux ambitions européennes du pays.
La situation actuelle en Géorgie
Comme l’a rappelé la présidente de la Géorgie, Salomé Zourabichvili, sur France Culture, « les choses n’ont pas commencé avec les élections en octobre 2024, elles ont commencé quasiment deux ans avant, en 2022, quand l’Ukraine est agressée militairement par la Russie ». L’invasion de l’Ukraine par la Russie a en effet constitué un tournant majeur dans le destin de la Géorgie, Moscou renforçant depuis lors son influence et sa mainmise sur le pays. Il faut se rappeler cependant, que la Russie est présente sur le territoire de ce pays, en Abkhazie depuis 1992 et en Ossétie du Sud depuis 2008, deux régions séparatistes et pro-russes.
Le 26 octobre 2024, le parti « Rêve géorgien », au pouvoir depuis 2012 a remporté les élections législatives avec 54 % des suffrages. Puis, le 28 novembre 2024, le Premier ministre Irakli Kobakhidze a annoncé le report, à 2028, de l’ouverture des négociations sur l’adhésion à l’UE, une décision qui a immédiatement provoqué de vives contestations au sein de la population. Les manifestations quasi quotidiennes secouent depuis ce pays voisin de la Russie. Le Conseil de l’UE s’est dit, lui aussi, extrêmement préoccupé par la situation actuelle en Géorgie « Les dirigeants européens se sont déclarés vivement préoccupés par l’évolution de la situation en Géorgie, qu’ils ont condamné fermement les violences à l’encontre des manifestants pacifiques, des personnalités politiques et des représentants des médias, et qu’ils ont indiqué déplorer la décision prise par le gouvernement géorgien de suspendre le processus d’adhésion du pays à l’UE jusqu’en 2028. »
Encore aujourd’hui, un an après, des milliers de manifestants pro-européens protestent avec des drapeaux européens et géorgiens afin de dénoncer le virage autoritaire du pouvoir et le gel de l’adhésion à l’Union européenne. Pour faire face au mécontentement populaire, le gouvernement a riposté par un durcissement sécuritaire, marqué par des violences policières et des arrestations visant des opposants, des journalistes et des militants pro-européens. Fin décembre 2024, Le Monde recensait 400 arrestations et des dizaines de policiers blessés.
Les élections d’octobre 2024, quant à elles, sont qualifiées « d’illégitimes » par l’opposition géorgienne et la communauté internationale. Par exemple, le Parlement européen ne reconnaît pas le déroulement de ces élections en déclarant : « Le Parlement rejette toute reconnaissance des résultats des élections législatives, comme la communauté internationale devrait le faire, et souhaite que de nouvelles élections soient organisées dans un délai d’un an, avec une surveillance internationale rigoureuse et une administration électorale indépendante. »
A la suite des élections législatives d’octobre, une élection présidentielle s’est tenue en Géorgie, en décembre 2024, une élection au scrutin indirect, par l’intermédiaire d’un collège électoral comptant 300 membres représentant le Parlement, et c’est l’ancien footballeur Mikheil Saakashvili qui a été élu. Ce dernier est notamment connu pour ses positions ultraconservatrices et anti-occidentales. La présidente sortante, Salomé Zourabichvili, a affirmé dès cette époque pour Le Monde: « je reste la seule présidente légitime de la Géorgie », en signe de contestation face à l’élection. Une position qui est devenue entre temps aussi celle des institutions européennes. Ainsi, la société civile géorgienne, fortement affectée par les orientations politiques du pouvoir en place, voit s’éloigner, jour après jour, la perspective d’une adhésion à l’Union européenne.
Selon France culture, 80% de la population géorgienne souhaiterait un rapprochement avec l’UE. De plus, le centre de recherche internationales de Sciences Po indique qu’en janvier 2025, 74,2% des Géorgiens se déclaraient favorables à l’adhésion à l’OTAN, tandis que 53% soutenaient la neutralité pour que la Géorgie n’adhère à aucune structure politico-militaire internationale. Ces données traduisent le sentiment, largement partagé au sein de la population, que le pays s’engage dans une trajectoire jugée défavorable. En Géorgie, la majorité de la population souhaiterait, en effet, un alignement sur des puissances étrangères, au moins dans le domaine de la défense, ce qui est en contradiction avec les lois récemment votées. Ce durcissement politique et cette inflexion marquée s’inscrivent dans une évolution de long terme amorcée depuis l’indépendance du pays.
L’évolution politique de la Géorgie depuis l’indépendance
La Géorgie devient indépendante le 9 avril 1991, elle partage néanmoins 700 km de frontières avec la Russie, avec qui elle faisait partie jadis de l’URSS. Sur le plan géographique, la Géorgie détient une position stratégique, sa position au bord de la mer Noire et à la croisée de l’Asie, du Moyen-Orient et de l’Europe, en fait un pays fortement convoité. Néanmoins, la Russie souhaite depuis toujours maintenir la Géorgie dans son orbite d’influence, un souhait qui se manifeste avec le contrôle de l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud, deux régions séparatistes représentant près de 20 % du territoire géorgien. Ces territoires permettent à la Russie d’avoir une présence militaire et politique directe, à quelques kilomètres de la capitale du pays, Tbilissi.
La France a joué un grand rôle dans la médiation de la situation et dans la résolution du conflit entre Russes et Géorgiens. Nicolas Sarkozy, président de la France en 2008, pays qui occupait à cette époque la présidence du conseil de l’UE, négocia un accord à Moscou puis à Tbilissi sur le retrait des troupes russes de Géorgie. Quelques jours plus tard, Moscou décida de reconnaître les deux régions séparatistes. Pour la première fois depuis la fin de la guerre froide, un Conseil européen extraordinaire, réuni sous la présidence française, décidait de suspendre les négociations du nouvel accord de partenariat entre l’UE et la Russie, jusqu’au retrait des troupes russes. Lors d’un second voyage à Moscou et Tbilissi, Nicolas Sarkozy obtenait l’accord de la Russie. L’UE plaça alors une mission d’observation, intitulée « EUMM Georgia », et la Russie retira ses troupes sur les frontières de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie, les régions devenant « indépendantes » selon Moscou. Il s’agit ici d’une victoire apparente pour les Européens, et les relations reprirent leur cours.
Après cet épisode, la Géorgie rejoint en 2009 le Partenariat oriental, un cadre de coopération lancé par l’Union européenne qui « vise à renforcer et à approfondir les relations politiques et économiques entre l’UE, ses États membres et les six pays partenaires d’Europe orientale.» Ensuite, un accord UE-Géorgie sur la délivrance des visas a été signé en 2011.Puis, un accord d’association instaurant une zone de libre-échange approfondie et complète a été signé le 17 juin 2014.
Par la suite, le 27 février 2017, le Conseil et le Parlement européens ont adopté un règlement permettant aux ressortissants géorgiens de se rendre dans l’UE sans avoir à obtenir de visa. Cette série d’accords et de partenariats entre l’UE et la Géorgie a permis l’élection, en 2018, de Salomé Zourabichvili, une présidente résolument pro-européenne. Néanmoins, politiquement, on note, depuis l’indépendance de 1991, qu’une seule alternance politique avec l’accession au pouvoir du « Rêve Géorgien » en 2012.
Fondé par Bidzina Ivanichvili, le parti se présentait initialement comme favorable à l’adhésion à l’UE ou encore à l’OTAN, positions largement soutenues par la population. Mais très rapidement, les manipulations électorales se sont multipliées, accompagnées d’une instrumentalisation de la justice et d’un recul de l’État de droit. Avant 2017, l’élection présidentielle se tenait au suffrage universel direct, mais la Constitution a été modifiée depuis : c’est désormais un collège électoral de 300 membres, composé de parlementaires et de représentants locaux, qui procède à l’élection. Lors de la première utilisation de ce mode de scrutin dans l’histoire de la Géorgie, le collège d’électeurs a voté à 224 voix sur 225 en faveur de Mikheil Kavleashvili, comme écrit ci-dessus. Ce système, majoritairement contrôlé par le parti au pouvoir soulève des inquiétudes quant au respect de la séparation des pouvoirs et les normes démocratiques.
En 2024, le parti « Rêve Géorgien » adhère à de plus en plus de politiques pro-russes et anti-occidentales, des politiques désormais en contradiction avec les aspirations initiales du parti et de la population. Par exemple, une loi ciblant les ONG, les personnes LGBT+ et les supposées « ingérences étrangères » a été mise en place en mai 2024. Celle-ci « exige que les organisations qui sont financées à plus de 20 % de l’étranger s’enregistrent comme ‘poursuivant l’intérêt d’une puissance étrangère’ », informe Toute l’Europe. Cette mesure a contribué à isoler le pays et a offert au gouvernement un moyen de contrôler une large partie du tissu associatif.
Une adhésion à l’UE mise entre parenthèses ?
La Géorgie a profité initialement de l’invasion russe de l’Ukraine pour réaffirmer son orientation pro-européenne, malgré des tensions internes et un pays partagé entre influences pro-russes et aspirations pro-européennes. À l’instar de la Moldavie et de l’Ukraine, la Géorgie a déposé sa candidature pour intégrer l’UE le 3 mars 2022. Un an et demi plus tard, les 14 et 15 décembre 2023, le Conseil européen rend un avis favorable, faisant de la Géorgie un pays candidat à l’UE. Cependant, les élections législatives d’octobre 2024, puis l’élection présidentielle en décembre, ont éloigné la Géorgie de l’UE, comme nous l’avons décrit ci-dessus.
D’ailleurs, dès le 27 juin 2024, les institutions européennes ont mis entre parenthèses le processus d’adhésion à l’UE. Le conseil de l’Union européenne justifie cette décision par une « ligne de conduite adoptée par le gouvernement géorgien, qui va à l’encontre des valeurs et des principes fondateurs de l’UE». Enfin, depuis le 27 janvier 2025, l’UE a suspendu certaines parties de l’accord UE-Géorgie, notamment en matière de délivrance de visas pour les fonctionnaires et diplomates géorgiens. Ces derniers ne bénéficient plus de délais de traitements accélérées, ni d’une réduction des pièces justificatives par rapport aux citoyens géorgiens.
La Géorgie est désormais face à un contexte de dégradation de la situation démocratique dans le pays. Cette situation éloigne progressivement la Géorgie des institutions européennes, qui elles mêmes s’éloignent du pays, comme en témoigne le Rapport de la Commission européenne de 2025 sur l’élargissement de l’UE. D’après ce dernier « le Conseil invite les autorités géorgiennes à revenir d’urgence sur la voie de l’UE et à adopter des réformes démocratiques, complètes et durables, conformément aux principes fondamentaux de l’intégration européenne ».
Malgré un refroidissement des relations entre la Géorgie et l’UE, celle-ci reste un partenaire crucial pour la Géorgie. D’après Toute l’Europe, l’UE représente 15% des échanges commerciaux de la Géorgie et selon le conseil de l’Union européenne, elle est le principal partenaire commercial du pays et le plus grand pourvoyeur d’aide financière. Cette position lui permet de contribuer au développement social et économique, notamment avec une subvention annuelle de 85 millions €. En matière de défense, l’UE a alloué 63 millions € entre 2021 et 2023 pour soutenir la modernisation des forces géorgiennes et elle plaide pour la défense de l’intégrité territoriale de la Géorgie, notamment vis-à-vis des conflits en Ossétie du Sud et en Abkhazie.
Enfin, elle se dit prête à soutenir les aspirations européennes du peuple géorgien et du gouvernement, sous réserve de progrès en matière de réformes, de respect de l’Etat de droit, des droits humains et la mise en place de mécanismes démocratiques efficaces. En résumé, aujourd’hui, l’avenir européen de la Géorgie semble incertain et l’adhésion à l’UE paraît impossible. Malgré cela, des liens solides persistent entre les deux partis dans de nombreux domaines clés.
Reste à savoir quelle sera, dans les années à venir, la position du gouvernement géorgien vis-à-vis de l’Europe, et peut-être qu’à ce moment-là, la question de l’adhésion reviendra sur le devant de la scène.



